Edito

Chaque année, je me pose la question de la nécessité de notre ligne « infiniment intime » dans le monde d’aujourd’hui. Il ne s’agit pas pour moi de combattre les nouveaux médias et leur impact sur notre intimité ; elle s’est transformée cette notion d’intimité, oui, avec ses écueils et ses progrès. Mais il est une intimité plus profonde, plus enfouie qu’il me semble être utile de convoquer à nouveau, particulièrement dans notre monde hyper-connecté et hyper-communiquant : c’est celle de l’artiste d’une part et du spectateur d’autre part. C’est ce lien de l’un à l’autre qu’il faut encore renouveler et approfondir, cet appel de l’artiste à son public comme l’écrivait Conrad :

"L'artiste descend en lui-même et, dans cette région solitaire d'agitation et de conflits, s'il le mérite et s'il a de la chance, il trouve les termes de son appel au lecteur (ou spectateur, ndlr). Son appel s'adresse à nos capacités les moins évidentes :  à cette part de notre nature qui, parce que l'existence se déroule comme un combat, est nécessairement tenue cachée au sein de nos qualités les plus résistantes et les plus opiniâtres - comme un corps vulnérable dans une armure d'acier. Cet appel est moins bruyant, plus profond, moins précis, plus émouvant - et plus vite oublié. Pourtant, ses effets durent à jamais. La sagesse changeante des générations successives délaisse les idées, remet en question les faits, démolit les théories. Mais l'artiste fait appel à cette part de notre être qui ne dépend pas de la sagesse, à ce qui en nous est donné et non acquis - et par conséquent est plus durable, permanent. Il s’adresse à notre aptitude au plaisir et à l'émerveillement , au sens du  mystère qui entoure nos vies, à notre sensibilité à la pitié, à la beauté, à la souffrance, au sentiment latent de communion avec toute la création – à la conviction ténue mais invincible qu'une solidarité unit les solitudes d'innombrables cœurs, à la solidarité dans les rêves, dans la joie, dans la peine, dans les aspirations, les illusions, l’espoir, la peur, qui lie les hommes entre eux, qui lie toute l’humanité – les morts aux vivants et les vivants à ceux qui sont encore à naître…"

Pour ouvrir la saison, nous fêterons le centenaire de la naissance du maître incontesté de l’intime, Ingmar Bergman avec Sonate d’automne, une création de la compagnie des bosons avec Jo Deseure, Julie Duroisin, Francesco Mormino et la participation d'Inès Dubuisson, dans une mise en scène cinématographico-théâtrale de Bruno Emsens. 

La descente dans les tréfonds de l’âme humaine se poursuivra avec Dostoïevski et ses Carnets du sous-sol que Benoît Verhaert revisite et approfondit après l'avoir créé au boson début 2018. 

Plus décalé mais non moins perspicace, The wild party nous emmènera une nouvelle fois dans la noirceur de l'âme humaine de J. Moncure March, encore avec Benoît Verhaert, cette fois accompagné de jazzmen de haut vol : Laurent Delchambre, Sam Gerstmans, Greg Houben et Matthieu Vandenabeele.

Début 2019, nous plongeons dans l’univers magique et enneigé de Blizzard, la nouvelle création tout public (parents et enfants admis !) d’une Tribu Collectif, qui anime des marionnettes surprenantes pour un fantastique voyage écologico-initiatique.

Nous terminerons notre saison avec Les histoires de la baraque de Thierry Lefèvre. Un projet hors des sentiers battus présenté par Une Compagnie, un théâtre dans le théâtre, une écriture espiègle et poétique portée par de grands acteurs et un accueil inédit par les artistes eux-mêmes dès l’arrivée au boson, un projet qui explore de nouvelles formes d’intimité avec le public…

Comme le disait le joyeux et optimiste Schopenhauer "Ne pas se rendre au théâtre, c'est comme faire sa toilette sans miroir". Le boson vous a donc concocté une 7e saison pour se regarder droit dans les yeux ! Osons beaucoup, sacrebleu !

Bruno Emsens