Quelques mondes pour traverser la nuit

Souffleuses de chaos

Nous sommes à Poum-poum-ville. Tout à la fois étrange et familière. Vous ne la connaissez pas encore, certaines de ses moeurs peuvent peut-être même vous choquer, et pourtant vous vous y sentez aussitôt chez vous.

Bienvenue.

Ici, les notions d’exploitation et d’oppression ne sont plus d’application. Elles continuent d’opérer dans certains récits, comme des avertissements, mais ne sont plus vécues dans la chair de ses habitantes.

Voici quatre Poumpoumvilliennes. Elles vont, librement, délibérément, dans leurs paroles, leurs actes et leurs gestes, leurs interactions amicales, adelphiques ou amoureuses, dans leurs rapports au travail, vous donner à voir la façon dont leur habitat, géographique, urbanistique, politique, résonne dans leurs vies.

Comment elles en font partie, et comment elles le font exister.

Ce monde est entrecoupé de bulles d’autres fictions, feuilletons de libération ou instantanés fugaces d’autres possibles. Ces autres mondes possibles sont plus âpres, mais l’impérieux désir d’égalité et d’autonomie persiste, s’entête. Et plus fugaces encore, surgissent des poèmes, des mots arrachés à l’oubli.

Quelques mondes pour traverser la nuit s’inspire de Charlotte Delbo et Monique Wittig.

Charlotte Delbo est une écrivaine et poétesse française du 20e siècle. Son vécu de résistante communiste et de déportée, à Auschwitz puis Ravensbrück, est indissociable de son œuvre. Ses livres m’accompagnent depuis de nombreuses années.

Monique Wittig est une écrivaine et poétesse française du 20e siècle. Son œuvre est indissociable du lesbianisme politique et du marxisme. C’est la lecture de Les Guérillères qui a fait germer Quelques mondes pour traverser la nuit.

Chez Wittig et Delbo, le récit ne se construit pas de façon chronologique : c’est autre chose qui structure le récit. C’est l’ensemble des poèmes qui raconte le monde. C’est l’agencement particulier des morceaux, le raccommodage de bouts forcément épars, qui construit une image intelligible et sensible. Il y a un début, un milieu, une fin, bien que l’on sache que les choses n’ont ni début, ni milieu, ni fin. “Nous naissons de partout nous sommes sans limites.” Paul Eluard.

Structurellement, c’est l’objectif.

Je veux que les gens qui nous voient entendent ce qu’on leur dit, ce qu’on leur montre.

De la même façon que Wittig et Delbo, il me semble que pour donner une forme aux idées, aux vécus et aux aspirations qui nous traversent, nous avons besoin de composer une écriture poétique. Cette écriture poétique, il s’agit de l’inventer et de la dire à partir de notre endroit, ou plutôt de nos endroits. Et, si l’on adopte le point de vue de l’hégémonie, à partir de nos illégitimités.
Je veux notre beauté, nos beautés autonomes. Je veux donner à voir notre beauté. Nos joies aussi, nos blagues pareil.

Ce sont les stratégies et les tactiques qui sous-tendent l’écriture. Il faut aussi parler des stratégies et des tactiques qui sous-tendent son incarnation au plateau. Je peux déjà dire ce qu’elles ne sont pas, il y a deux pôles que je souhaite éviter : les scènes dialoguées et les déclamations.
Il s’agit de trouver des tonalités dans la diction, dans le rythme de la parole, qui puissent donner une couleur particulière à chacun des multiples mondes et qui puissent faire exister des rapports, des relations entre les comédiennes (en dehors du dialogue réaliste).

Nous sommes à Poum-poum-ville.

Bienvenue.